Subventions agricoles au Sénégal : A qui profite la manne financière ?

Dans un pays où les agriculteurs ne disposent pas assez de moyens pour mener à bien leurs activités, les subventions agricoles deviennent de plus en plus nécessaires pour l’accroissement de la productivité et ainsi faire face au défi de la souveraineté alimentaire. Toutefois le débat sur l’efficacité de telles subventions se pose avec acuité de nos jours. Conscient de ses enjeux, de son utilisation rationnelle et du besoin de son efficacité, l’IPAR a procédé à l’élaboration d’un rapport sur l’état de l’agriculture et du monde rural au Sénégal. Un document dont la première version qu’on a présenté vers la fin de l’année 2016 est intitulé : « Subventions des intrants agricoles au Sénégal : Controverses et Réalités » et dont nous nous proposons de vous faire découvrir les surprenantes révélations.

Dans ce document, il est d’emblée précisé que « l’agriculture Sénégalaise a été depuis la période coloniale subventionnée et elle continue de recevoir un soutien important de la part des politiques publiques. Les subventions sont orientées en priorité vers les semences, les engrais et le matériel agricole ». En effet, « les années 2000 marquent le retour des subventions des intrants avec le lancement des programmes spéciaux de l’État sur des cultures spécifiques telles que le manioc, le maïs, le sésame, l’oseille de Guinée, etc., à partir de la campagne agricole 2004/2005. Cette option s’est accrue et étendue au matériel agricole avec la Grande Offensive Agricole pour la Nourriture ».

Ainsi, « de 4.6 milliards de F CFA en 2004/2005, le coût annuel de la subvention a atteint un pic de 18 milliards de FCFA en 2012/2013 » nous dit-on.

Toutefois, l’étude révèle une inefficacité de ces subventions et dont les causes sont les suivantes : « Les principales limites dans la politique de subvention des intrants agricoles portent sur : i) les modalités d’accès et de distribution, ii) les coûts élevés, iii) le manque de transparence du système à tous les niveaux, iv) la qualité souvent médiocre et le trafic vers les pays limitrophes ».

De telles limites ont produit les effets suivants : « la distribution des intrants est disproportionnée, les grands exploitants cultivant les superficies les plus importantes reçoivent la plus grande part de la subvention tandis que la majorité des petits agriculteurs reçoivent de petites quantités. Les agriculteurs possédant plus de 5 hectares et représentant 53, 1% des ménages agricoles, bénéficient de près de 62,7% des intrants subventionnés. La répartition des intrants subventionnés selon le type de culture est plus en faveur des cultures de rente comme l’arachide et le maraîchage que des cultures céréalières ». Les subventions sont ainsi captées par les grands exploitants agricoles au détriment des petits producteurs pauvres.

Meme si les auteurs de cette étude reconnaissent que « les subventions aux semences et à l’engrais ont contribué en partie à améliorer la productivité agricole au Sénégal » ils se vite empressés de souligner que « cette performance est encore très limitée » et que « le faible effet des semences sur la production agricole est dû à leur qualité médiocre. Les semences ‘tout venant’ constituent la plus grande partie des semences distribuées aux agriculteurs ».

En ce qui concerne l’engrais, le faible impact s’explique par plusieurs facteurs dont « l’accès difficile du fait des difficultés de trésorerie des producteurs au moment de la distribution des engrais. De plus, les difficultés d’évaluer l’effet de l’engrais sur le rendement n’incitent pas le producteur à acheter suffisamment et au bon moment ».

Les auteurs de ce rapport en arrivent à la conclusion que « les politiques de subventions agricoles devraient ainsi être mieux ciblées pour un impact plus important sur la production des exploitations agricoles les plus pauvres ». Pour eux « Le système de distribution des intrants subventionnés n’est pas transparent. En effet, les modalités de choix des opérateurs bénéficiaires de notification ne sont pas toujours clairement affichées ; d’autre part, la liste des bénéficiaires appelés « gros producteurs » est composée de responsables politiques, de marabouts et hauts fonctionnaires. Pour certains de ces bénéficiaires, les dotations ne sont pas forcément destinées aux champs.

Autre facteur qui participe à l’inefficacité des subventions c’est « le trafic d’intrants subventionnés vers les pays limitrophes contribue également à une déperdition des ressources publiques. L’absence d’un système d’information et la difficulté de retracer la trajectoire des intrants distribués compliquent la limitation des fuites constatées vers les pays voisins ainsi que la transparence ». C’est pour cette raison qu’ils invitent les autorités à « la mise en place d’un système d’information et de traçabilité qui contribuerait à améliorer la transparence et à optimiser l’efficacité des importantes ressources publiques consacrées aux subventions ». Aussi « les instruments et approches utilisés par les pouvoirs publics pour la mise à disposition des subventions agricoles devraient être revisités du point de vue de leurs objectifs et cibles. Les politiques de subventions doivent s’inscrire dans un cadre plus global de stratégies alliant les objectifs d’amélioration de la productivité et de la compétitivité du secteur agricole à la réduction de risques pour les petits agriculteurs pauvres ».

Dans leur conclusion, ils ont également proposé à ce qu’on repenser les instruments de subventions étant donné que la gestion des subventions agricoles est marquée par de nombreux dysfonctionnements tels que : (i) la reconduction automatique des aides aux mêmes bénéficiaires ; (ii) le financement de filières peu rentables et de projets à faible intensité d’investissement; (iii) l’absence d’évaluation des aides et de contrôle des actions subventionnées ; (iv) la faible articulation entre le développement, la recherche et la formation.

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